Deux occasion pour écouter Kami Quintet « Extension » en concert en février : le jeudi 2 au O’Gib (Montreuil) et le vendredi 3 chez De Werf (Bruges). Deux après la sortie de l’album « Colors », le répertoire est toujours aussi enthousiasmant. Retour sur une interview avec Pascal Charrier, guitariste et leader du projet.


Pascal Charrier

Kami c’est une longue histoire. Plus de 8 années au cours desquelles certains musiciens ont changé mais qui a toujours conservé une même direction artistique. A la réécoute des premiers enregistrements, qu’est-ce qui a le plus évolué ?
A la réécoute du premier disque, je trouve qu’il y a un grand nombre d’ingrédients qui ont constitué notre marque de fabrique en terme d’écriture et de son, même s’il y a eu depuis beaucoup de tri dans tout ça. Pour moi la difficulté était et est toujours de créer une musique s’inscrivant dans l’histoire du jazz, et qui soit en relation étroite avec notre époque et ma culture musicale personnelle très imprégnée de musiques autres que le jazz : rock, punk, contemporain, musiques du monde. L’idée qui me semble être le tronc commun aux deux albums de Kami est que nous jouons une musique narrative, qui parle de la vie, des humains. En terme d’écriture il y a dans ces deux disques quelque chose qui procède par tableaux, avec une écriture mélodique horizontale, la verticalité étant incarnée par les agencements rythmiques, les superpositions. Ce qui a évolué entre les deux premiers albums, c’est que j’ai commencé à chercher pour le second à constituer des lignes de fuite en jouant sur des cycles rythmiques de plus en plus longs afin qu’il se degage quelque chose de nébuleux de la musique, que l’importance de la notion de premier temps très chère au jazz soit minimisée au profit d’une sensation linéaire et en profondeur. Cette notion de perspective est également recherchée au travers de l’écriture autour d’un centre – une note ou un groupe de notes restreint – que l’on va chercher à perturber par des intervalles très serrés.

Quelles ont été les grandes étapes artistiques de ces 8 années ?
Les grandes étapes artistiques de ces dernières années se sont produites grâce aux rencontres faites autour du projet et également que j’ai pu faire par ailleurs. Au tout commencement du projet nous sommes partis en tournée en première partie de l’orchestre Le Sens de La Marche de Marc Ducret. Le fait d’entendre jouer Marc et cet orchestre tous les jours était quelque chose de fabuleux et d’extrêmement instructif. Tout d’abord sur le plan de l’instrument pour moi, ainsi que sur l’écriture et la direction d’orchestre puis vis à vis du professionalisme en terme scénique. C’était une sorte de rêve qui se réalisait pour moi quelques années après avoir reçu l’énorme claque de Big Satan en live à l’AJMI. La deuxième grande étape a été la rencontre avec Stéphane Payen lors de l’enregistrement du 1er album : qu’il accepte de se joindre à une équipe de jeunes sortis de nulle part, la manière dont il s’est approprié la musique et proposé des choses qui ont immédiatement fait bouger les lignes de la musique. Il y a eu d’autres rencontres très importantes dont Mark Guiliana, mais la plus importante entre ces deux disques a été celle avec Malik Mezzadri à l’occasion du Nimbus Orchestra en 2010. C’était un orchestre à but pédagogique dirigé par Malik avec lequel nous sommes partis 15 jours en tournée. Au travers des recherches que Malik mène, j’ai trouvé une ouverture vers une musique s’orientant vers la transe, un mouvement perpétuel.


« Entendre jouer Marc Ducret et cet orchestre tous les jours était quelque chose de fabuleux et d’extrêmement instructif »


En 8 années, l’équipe s’est également renouvelée… Les changements au sein de l’équipe ont aussi énormément contribué à faire bouger les lignes.
L’arrivée de Julien Soro au saxophone alto a marqué une grande évolution en terme de conception musicale et de niveau d’exécution. Le changement récent de rythmique a apporté une modification radicale du son du groupe : l’arrivée de Rafaël et de Guillaume a permis de rendre la musique moins statique et plus interactive. Cela a généré beaucoup plus d’espace et de prises de risques dans les improvisations tout en rendant plus solide l’assise rythmique de l’orchestre. Kami est une vraie marmite qui déborde d’idées. Comment se déroule le processus de création ? Qui apporte les compositions ? Comment les travaillez-vous ? Le processus de création dans Kami se déroule toujours en trois étapes. Tout d’abord, j’écris le répertoire à la maison et je me donne une échéance pour rendre la copie. Ensuite, nous commençons les répétitions en trio guitare-basse-batterie afin de mettre en place les groove, l’armature rythmique. Puis nous répétons au complet. En général, le travail en formation complète est le moment où nous mettons l’écriture en question : le processus collectif a lieu. Ce travail en groupe est souvent l’occasion de faire du tri, il y a des choses que nous n’utilisons pas, d’autres qui sont mises en œuvre différemment. Nous travaillons les formes de chaque morceau dans leur ensemble et ensuite nous travaillons la forme du répertoire.

Beaucoup de musiciens français sont allés à New-York, mais plus rares sont ceux qui ont eu le courage comme vous d’y jouer leur musique. Quels sont les grands souvenirs de cette expérience ?
Les grands souvenirs de notre voyage à New-York sont de bonnes rigolades ! C’était vraiment super de se retrouver ensemble pour partager ça. Ensuite il y a eu une rencontre avec Ellery Eskelin que j’avais contacté pour nous faire travailler un après-midi : il a été extrèmement bienveillant et nous a reçu avec simplicité. Ce voyage nous a appris que notre musique pouvait exister n’importe où et que nous pouvions rencontrer au travers d’elle tous les musiciens du monde. Me concernant, ça m’a donné la sensation d’appartenir à une famille, une communauté qui n’a pas de frontière. Le musicien new-yorkais galère tellement et pourtant la musique est au centre de sa vie, quelques soient les difficultés pour vivre de ce metier. J’avais déjà ressenti ça à l’occasion d’autres rencontres de musiciens en Afrique. Partir avec la musique de Kami, la jouer dans des conditions roots de clubs new-yorkais m’a ouvert les yeux sur le fait que la musique est ma meilleure alliée dans la vie. Grâce à elle rien ne peut arriver et tout peut arriver.

Vous y avez notamment rencontré Mark Giuliana…
Nous avons partagé la scène du même club à New-York avec Mark. Le courant est passé et nous avons décidé de l’inviter à venir jouer en France avec nous. C’est un projet qui tenait très à cœur à Jérôme l’ancien batteur de Kami, parce que Mark était vraiment sa grande référence du moment. De la manière de jouer de Mark et de sa manière de penser la musique, nous avons retenu une certaine sobriété, quelque chose d’essentiel, concentré sur une façon très statique de jouer les grooves. C’est un peu le jeu qu’a adopté Jérôme sur le deuxième album. La musique de Mark est également très imprégnée des musiques électroniques, notamment sa collaboration avec Tim Lefebvre à la basse qui joue beaucoup avec des sons type basse synthé. Ce duo basse-batterie a été une grande source d’inspiration pour le couple basse-batterie du groupe de l’époque. Cela a grandement contribué au son de l’album Human Spirals.

Des groupes comme Human Feel ou Big Satan semblent être des infuences majeures du nouveau répertoire. Est-ce volontaire ou avez-vous été inconsciemment influencés par vos écoutes personnelles ?
Chassez le naturel…. Big Satan, Human Feel, il n’y a pas grand chose à ajouter… Je crois que sur ce nouveau repertoire il y a plusieurs choses qui influent. A titre personnel, je ressens moins le besoin de sortir mon héritage Hendrix, Page, Morello. Peut-être est-ce une question de maturité, mais il y a en effet un recentrage vers le jazz contemporain. Le jeu à la batterie de Rafaël Koerner est très influencé par celui de Jim Black et de Tyshawn Sorey, ce qui change du jeu du précédent batteur qui était plus rock. Il y a chez Rafaël et chez Julien Soro une très grande culture des groupes new-yorkais des années 1990-2000 et actuels. Une filiation avec Kartet et Aka Moon se fait également jour. Deux formations où la complexité rythmique est portée à son summum, sous influence de Steve Coleman.  La branche Steve Coleman, je devrais dire la communauté, car je crois qu’il s’agit véritablement d’une communauté… Effectivement je m’en revendique car elle est un des éléments fondateurs de ma musique. Actuellement cela se traduit plutôt en terme de démarche et de recherche de sens. Steve Coleman, Aka Moon, Stéphane Payen ont cherché à intégrer des éléments de musiques traditionnelles au jazz contemporain. C’est une demarche que je mène également et je pense accentuer les influences de différentes musiques de transes (musiques soufis, musiques indonésiennes) liées à des ritualités… Il y a également les recherches de Bo Vanderverf dans Octurn autour des modes de Messiaen qui sont une source d’inspiration. Vis à vis de cet heritage, je crois que ce qui prédomine mes à yeux c’est la notion de famille musicale.


SLIDE_KAMI

Ducret est inévitablement une référence pour des musiciens français qui défendent un jazz résolument contemporain…
Ducret n’est pas presque inévitable, il est inévitable ! C’est une pierre d’angle. La difficulté pour nous musiciens de jazz contemporain européens est de tracer des voies qui puissent être aussi personnelles et fortes que la sienne. C’est un très bel enjeu pour la creation.

Quelques mots sur la formation actuelle, comment chacun trouve t-il sa place ? 
La formation actuelle est assez récente, nous avons donné nos premiers concerts à l’automne 2013. Nous sommes en sextet ce qui change pas mal de choses et le repertoire a également évolué depuis le dernier disque. La musique a quelque chose de moins systématique. Ce qui est plus difficile avec ce nouveau projet, c’est qu’il y a plus de liberté à gérer, et donc une nécessité d’écoute et de réactivité plus grande. J’ai écris ce repertoire pour sextet : la place de chacun est déjà pré-déterminée. Pour ma part je peux inclure la guitare dans la section ou en voix lead, ce qui me permet de moins avoir à doubler la basse, puis accompagner un soliste puis jouer un fragment de thème… Le fait d’avoir inclus un instrument harmonique supplémentaire me libère beaucoup d’espace et en crée de nouveaux également. L’arrivée de Jozef Dumoulin est un vrai coup d’accélérateur pour le groupe. L’arrivée de Jozef, donne en effet un vrai coup d’accélérateur car sa présence fait avancer la musique au travers des âges et imprègne toute l’écriture de sa couleur. Le son du groupe s’est considérablement ouvert en peu de temps. Jozef, par son expérience, a beaucoup plus de recul sur la musique. Sa personnalité apporte du calme, cela rééquilibre, tempère l’ambiance de ce groupe d’énervés…

Quelles sont les lignes directrices fortes de ce nouveau répertoire ?
Nous générerons un nouveau son de groupe où la notion de collectif prime. Je souhaite que nous jouions une musique qui s’étire, dans laquelle l’écriture ne génère pas des événements de manière trop brutale, visible. L’écriture doit se glisser en dedans et générer à l’intérieur de la masse sonore des événements de transitions presque invisibles. Il y a toujours cette idée de perspective et de lignes de fuites. Je souhaite que nous allions encore plus vers une musique de transe, hypnotique. La musique que j’écris rend homage à la Terre, aux êtres humains qui vivent dessus qui la travaillent, l’honorent, en souffrent ou en jouissent… C’est une musique terreuse, organique, émanant d’une sorte de bouillon de culture post-urbain. Sur le plan technique, j’écris encore à partir de séries de notes, des réservoirs qui émanent eux-même des intervalles rythmiques ou des mélodies. C’est très empirique. L’important pour moi étant de conduire une énergie, une narration. Il peut arriver que j’écrive de la musique en imaginant la vie de personnages, et après j’essaye de suivre le fil de leurs aventures…

Un album est un aboutissement, mais aussi une étape vers autre chose. Quelles sont vos pistes pour la suite ?
Je ne crois pas qu’en art il y ait grand chose qui soit un aboutissement. Je crois juste qu’à un moment donné on prend le bâton à un relais et on continue la course. On peut souhaiter faire la tentative de quelque chose, y parvenir parfois, mais même le fait d’y parvenir ne nous en dit pas beaucoup plus sur la suite. Une fois arrivé à un point, celui ci devient immédiatement le nouveau point de depart, c’est sans fin… Donc je n’essaye pas de finir quelque chose, mais de rester sur un chemin qui semble être le mien en faisant attention de m’en écarter le moins possible. La suite… J’ai envie de partir à la rencontre de musiques de transes en Turquie, ainsi qu’à d’autres endroits du bassin méditérranéen, et également en Indonésie. J’aimerai collaborer avec des musiciens de musiques traditionnelles et intégrer certains des codes de leurs musiques dans mon écriture…


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